Le 28 mai 2025 marque le cinquantième anniversaire de la création de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) matérialisée par la signature du traité de Lagos le 28 mai 1975. Considérée comme l’un des piliers de la Communauté économique africaine, la CEDEAO devrait œuvrer pour promouvoir la coopération économique entre ses Etats membres. La dénomination en elle-même est assez révélatrice de cette mission d’ordre économique qui échoit à l’organisation. Cependant, formée sur le principe de la proximité géographique, l’Organisation va très vite être confrontée aux questions d’ordre politique et sécuritaire, obligeant ainsi les dirigeants à adopter des instruments juridiques pour encadrer la coopération dans ces nouveaux domaines. La révision du traité fondateur en 1992 répondait par ailleurs à cette exigence d’adapter le cadre institutionnel et juridique de l’Organisation à la dure réalité qui s’est imposée à elle.

Bien que la CEDEAO ait réussi à mettre en place en 2015 un Tarif Extérieur Commun (TEC) qui a consacré son statut d’Union Douanière, une avancée qui peut faire pâlir d’autres organisations régionales africaines, la perception de l’Organisation ouest-africaine par les citoyens de ses Etats membres reste encore largement dominée par des attentes en termes politique et sécuritaire non comblées. Le 29 janvier 2025, la CEDEAO a perdu trois de ses membres. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger se sont en effet retirés de l’Organisation non pas pour des raisons économiques mais pour les difficultés liées à la gestion des questions politiques et sécuritaires.  A l’heure où l’Organisation fête ses 50 ans, plusieurs interrogations s’imposent. La CEDEAO représente-elle encore un cadre propice pour l’intégration régionale telle que voulue par les textes ?  Est-elle encore en mesure de répondre aux aspirations des citoyens de ses Etats membres ? La CEDEAO des peuples, c’est pour quand ? Pourquoi la libre circulation des personnes et des biens peine-t-elle a se matérialiser dans l’espace CEDEAO ?

L’intégration régionale dans l’espace ouest-africain et le commerce intrarégional

Pour qui s’intéresse aux relations internationales, il n’est plus un secret que le multilatéralisme est en souffrance depuis bien longtemps. Le régionalisme s’est alors imposé comme une alternative pour trouver des solutions communes à certaines problématiques. En nombre réduit et souvent et avec des similitudes assez marquées entre les pays, il semble plus facile d’obtenir des résultats dans le cadre du régionalisme que dans le multilatéralisme marqué par des intérêts très divergents en puissances traditionnelles, puissances émergentes et les pays pauvres. Depuis sa création, la CEDEAO a suscité l’espoir d’unification des forces par les pays ouest-africains pour faire face aux nombreux défis en termes de développement socio-économique. C’est l’espoir d’une liberté de mouvement des citoyens dans un espace géographique d’environ 5,11 millions km². Et qui parle de liberté de mouvement des citoyens parle aussi de liberté dans la circulation des facteurs de production et des biens de consommation. Bref, avec la création de la CEDEAO c’est la promesse d’une expansion des activités économiques des citoyens des Etats membres puisqu’ils ont accès à un vaste marché estimé aujourd’hui à près de 430 millions de consommateurs. Malheureusement, 50 ans après, il n’en est rien. Les pays de la CEDEAO échangent plus avec des Etats tiers qu’entre eux. Selon les récentes estimations en effet, le commerce intrarégional représente environ 9 % du total des exportations des pays membres et 10,5 % du total des importations. Les 50 années d’expérience de l’intégration régionale n’ont donc pas permis de développer le commerce intrarégional, rendant la région encore très dépendante des économies tierces. Les questions d’ordre politique et sécuritaire semblent avoir relégué au second plan l’économie et le commerce.

Une intégration régionale fragilisée par les questions sécuritaires et politiques

La CEDEAO regroupe des Etats en construction sur tous les plans. C’est une région où les institutions politiques sont fragiles et sont soumises à des pressions qui les poussent souvent à la rupture. Depuis 1960, l’Afrique de l’Ouest a enregistré à peu près 90 coups d’Etat dont près de la moitié ont débouché sur un renversement du pouvoir en place. Entre 2020 et 2023, la région a enregistré 6 coups d’Etat faisant de l’Afrique de l’Ouest l’une des régions les plus affectées par les instabilités politiques en Afrique. La gestion de ces coups d’Etat par la CEDEAO a porté un coup à la crédibilité de l’Organisation aux yeux des citoyens et a fragilisé l’intégration dans la région. Soutenus par leurs ressortissants, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont claqué la porte de la CEDEAO qu’ils accusent d’être sous l’influence de puissances étrangères déstabilisatrices. En se séparant du Mali, du Burkina Faso et du Niger, la CEDEAO perd environ 54% de son territoire régional, passant d’une superficie d’environ 5,11 millions km² à 2,33 millions km². Elle perd également un marché de 73 millions d’individus environ que représentent les trois pays.  Les 50 ans du processus d’intégration dans l’espace ouest-africain débouchent non pas sur un renforcement des liens entre les Etats mais plutôt sur une désintégration de l’Organisation régionale, faisant ainsi peser le doute sur l’avenir de la CEDEAO en tant qu’institution. Alors que tous les regards sont tournés vers les 3 pays de l’Alliance des Etats du Sahel pour voir comment ils s’en sortent en dehors du giron de la CEDEAO, la Guinée Bissau, elle aussi est plongée dans une crise politique depuis quelques mois et rien ne permet pour le moment de dire comment cela va se solder. En Côte d’Ivoire, l’un des piliers de la CEDEAO, le climat politique est délétère à l’approche des élections présidentielles. En bref, la situation politique dans la région n’est pas des plus rassurantes et les populations attendent de la CEDEAO qu’elle soit une source de solution. Malheureusement, l’inter-étatisme accru qui caractérise l’Organisation l’empêche de pouvoir efficacement jouer son rôle et cela se répercute également sur la libre circulation des citoyens dans l’espace régional.

La libre circulation des personnes encore loin de se concrétiser

Le protocole A/P1/5/79 sur la libre circulation des personnes, le droit de résidence et d’établissement garantit aux citoyens des Etats membres de la CEDEAO la liberté de circuler dans l’espace régional sans visa pour des séjours allant jusqu’à 90 jours. Cependant, la mise en œuvre de ce protocole reste à ce jour inachevée en raison de nombreux défis techniques et politiques notamment la faible harmonisation des politiques migratoires nationales et la multiplication des barrage routiers non officiels sur les corridors commerciaux. Avec l’essor des réseaux sociaux, des citoyens signalent assez régulièrement des cas de traitements inéquitables ou d’abus de la part des agents des frontières qui imposent des taxes informelles avec pour conséquence l’augmentation du coût des déplacements.  On ne peut parler de réelle intégration régionale sans une fluidité dans la mobilité des citoyens dans l’espace régional. Les obstacles à la mise en œuvre complète du protocole sur la libre circulation des personnes sont surmontables si chaque Etat accorde à la question de la mobilité intrarégionale la priorité qu’il faut et adapte ses politiques nationales en conséquence.

Après 50 années, le processus d’intégration n’a pas produit les résultats que les citoyens sont en droit d’espérer. La réalisation de la CEDEAO des peuples est restée un vœux pieu. C’est sans aucun doute le moment de réfléchir sur de nouvelles orientations à donner à cette organisation régionale qui, ces dernières années, a montré des signes d’essoufflement.

Par : Dr. Djifa AGBEZOUKIN